Un théâtre en français des deux côtés de la rivière des Outaouais
Toutes les compagnies théâtrales des années 1950, 1960 et 1970 sont confrontées au même problème : le manque de salles de spectacle adéquates permettant la production et la diffusion d’un théâtre amateur et, surtout, professionnel de qualité. Si le Canadian Repertory Theatre joue à l’auditorium de l’Académie de La Salle et l’École d’art dramatique de Hull, à l’auditorium de l’École technique de Hull, notamment, les compagnies de théâtre amateur des années 1950 et 1960 sont contraintes à une forme d’itinérance et présentent leurs spectacles tant du côté d’Ottawa que du côté de Hull. Ainsi, les Dévots de la rampe, compagnie fondée du côté de Hull, présentent la majorité de leurs spectacles dans la salle appartenant au Ottawa Little Theatre, alors que le Théâtre du Pont Neuf fait l’acquisition du Grenier, petit théâtre de poche d’une soixantaine de places situé dans le parc Jacques-Cartier, à Hull. La compagnie va déménager au Motel de ville de Vanier pour sa dernière saison. Les autres compagnies, dont l’Atelier et la Compagnie Gilles Provost, basées à Ottawa, vont se produire davantage du côté québécois, tant sur la scène du bateau-théâtre L’Escale qu’à l’auditorium du Cégep de l’Outaouais.
Au milieu des années 1970, la Compagnie Gilles Provost, l’Atelier et la Coopérative des chansonniers d’Ottawa s’unissent pour « convaincre la ville d’Ottawa de financer la construction d’une salle professionnelle au deuxième étage de l’édifice central du Marché By1 ». On souhaitait inaugurer le « Théâtre du Vieux-Marché » en 1978, mais le projet ne s’est jamais concrétisé puisqu’en 1976, Gilles Provost est nommé à la direction artistique du tout premier théâtre municipal au Canada, le Théâtre de l’Île, situé à Hull. En investissant cette toute nouvelle salle de théâtre permanente et en ayant finalement accès à une certaine infrastructure et à des fonds récurrents et conséquents, Gilles Provost peut s’engager activement dans son projet de produire un théâtre professionnel et communautaire de qualité dans la région de la capitale nationale en misant sur le répertoire québécois et mondial.
Il faudra attendre jusqu’au début des années 1980 pour la création d’une première salle de spectacle permanente destinée à la production et à la diffusion de pièces de théâtre en français à Ottawa, soit le 12 de la rue York, salle exploitée par le Théâtre d’la Corvée2. Quant à la Nouvelle Scène, elle ouvre officiellement ses portes sur la rue King Edward en 1999.
Au cours des années 1970, le milieu théâtral franco-ontarien se développe de manière importante avec la création d’institutions dont le Théâtre du Nouvel-Ontario à Sudbury (1971), le Théâtre d’la Corvée à Ottawa (1975), le Théâtre de la Vieille 17 à Rockland (1979) et, surtout, Théâtre Action (1972), organisme de service qui appuie le théâtre scolaire, communautaire et professionnel. Cet organisme fédère les autres compagnies et intervenants du milieu théâtral franco-ontarien qui, au courant des années 1970, adoptent une « vision interventionniste », c’est-à-dire que « les créateurs [doivent] […] assujettir leur démarche artistique aux besoins socioculturels de leurs spectateurs3 ». Avec le rapport Savard déposé au Conseil des arts de l’Ontario (CAO) en 1977, le théâtre de création en Ontario français par et pour les Franco-Ontariens est favorisé, laissant de côté des compagnies qui privilégient les oeuvres du répertoire ou encore les compagnies qui sont moins ancrées dans leur communauté, comme l’Atelier et la Compagnie Gilles Provost. Ces deux compagnies, qui sont financées par le CAO ou la Ville d’Ottawa, se produisent surtout du côté de Hull et engagent des artistes de l’Ontario et du Québec, ce qui ne correspond pas aux visées du rapport Savard et aux aspirations de Théâtre Action (TA).
Il faut dire que « la Compagnie Gilles Provost ne s’est jamais intéressée au style de théâtre promu par TA, un théâtre pauvre interventionniste, ou aux recommandations du [r]apport Savard. Elle affirmait plutôt son appartenance aux deux communautés francophones présentes dans la région4 ». Ainsi, la Compagnie Gilles Provost et l’Atelier, dirigé alors par Pierre Collin et Louison Danis, sont soucieux d’offrir un théâtre professionnel de qualité en misant sur les jeunes auteurs québécois et sur le répertoire européen. Si le professionnalisme de ces deux compagnies est sans égal en Ontario français à l’époque, elles s’inscrivent en marge d’un théâtre engagé et citoyen dont les aspirations seront encouragées par les organismes subventionnaires. La Compagnie Gilles Provost et l’Atelier d’Ottawa cessent leurs activités en 1977, alors que de nouvelles compagnies émergent et contribuent notamment à la création d’une véritable dramaturgie franco-ontarienne.
1 Joël Beddows (2003). L’institution théâtrale franco-ontarienne (1971-1991) : entre mission communautaire et ambition professionnelle, thèse de doctorat (Drama, Theatre and Performance Studies), Toronto, Université de Toronto, p. 126.
2 Ibid.
3 Ibid, p.177.
4 Ibid, p.125.

